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Les espèces exotiques envahissantes

Qu’est-ce qu’une espèce exotique envahissante ?

Quelques définitions pour bien comprendre…

Depuis l’ouvrage de Charles Sutherland Elton en 1958 (The Ecology of Invasions by Animals and Plants), de nombreux débats et discussions ont eu lieu, particulièrement ces 25 dernières années, autour des invasions biologiques, des termes à employer et de leurs significations. Essayons d’y voir un peu plus clair…

Espèce autochtone ou indigène ou native :  espèce présente dans son aire de distribution naturelle ou dans son aire de dispersion potentielle (c’est-à-dire qu’elle peut occuper sans intervention humaine). Usuellement, elle y vit et s’y reproduit même sans intervention de l’Homme. Si elle s’étend en raison de modification du milieu par l’Homme, elle reste toujours considérée comme autochtone.

Une espèce endémique stricte est une espèce dont la présence naturelle est limitée géographiquement à une région réduite (montagne, forêt, îles, archipel…). Ceci n’exclut pas que l’espèce soit présente de façon allochtone ailleurs.

Une espèce exotique ou allochtone ou exogène ou non-native est une espèce (plante, animal, agent pathogène et autres organismes) introduite par l’Homme, intentionnellement ou non, en dehors de son aire de distribution naturelle actuelle ou passée ou son aire de dispersion potentielle. Cette définition s’oppose donc à autochtone. Attention, exotique n’est pas entendu comme venant de pays lointains et chauds !

Une espèce introduite est une espèce déplacée non naturellement dans un territoire dans lequel elle était absente jusque-là, c’est-à-dire en dehors de son aire de répartition initiale. C’est pour certains nécessairement une espèce allochtone, mais la définition peut aussi être considérée moins strictement. Au début du processus, il est plus précis de parler d’individus introduits.

Une espèce naturalisée ou établie est une espèce (plus précisément individus d’une espèce) introduite qui forme localement une population viable sur le long terme, c’est-à-dire capable de se reproduire et de se propager sans intervention de l’Homme ou apport de nouveau matériel génétique. Il existe donc des conditions écologiques favorables à son implantation durable dans le temps. Les individus de cette population sont dits acclimatés, ils survivent dans les conditions du milieu et naturalisés car ils parviennent à se multiplier.

On parlera d’espèce proliférante pour une espèce qui, dans une zone déterminée, devient abondante, qu’elle soit autochtone ou allochtone, sans préjuger de son impact. Il n’y a pas nécessairement agrandissement de l’aire de répartition.

L’invasion biologique est l’accroissement durable de l’aire de répartition d’une espèce. Cette invasion peut être naturelle et spontanée ou liée à l’action de l’Homme. Cette définition large est celle utilisée historiquement par la plupart des scientifiques dans le monde. Mais l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature (UICN) depuis 1999 et à sa suite diverses instances de décision ont limité l’utilisation du terme invasion aux invasions de nouveaux domaines géographiques d’espèces agents de perturbation, qui de plus nuisent à la diversité biologique.

L’origine anthropique de l’invasion est également soulignée. Le sens d’invasion va donc alors au-delà du sens commun ou traditionnel du mot.

La notion d’espèce invasive peut par conséquent être comprise différemment selon que l’on prend en compte ou non son origine naturelle ou anthropique et surtout son impact sur les espèces présentes initialement.

Ainsi, pour certains scientifiques francophones, le terme « espèce envahissante » devrait plutôt être préféré à « espèce invasive » puisqu’invasif est un néologisme d’origine anglaise (invasive species) et il ne devrait pas préjuger de l’origine allochtone ou autochtone de l’espèce ni de son impact, c’est-à-dire qu’il serait une traduction plus neutre. Pour d’autres scientifiques, qui se joignent à la démarche de l’UICN, le terme « espèce invasive » sous-entend que l’espèce est allochtone et introduit l’idée d’une menace ou d’un impact. Certains ont proposé l’usage neutre d’« envahissant » et négatif d’ « invasif » pour différencier les deux processus. Mais force est de constater que l’usage actuel du terme « espèce envahissante » est devenu l’équivalent de « espèce invasive » sensus UICN, car traduction choisie officiellement de « invasive species » par les grandes instances décisionnelles comme l’Union Européenne ou les Nations Unies… Pour plus de précision, on utilisera la formule complète « espèce exotique envahissante » comme équivalent de « espèce invasive » (Thévenot J. & coords . 2013).

La plupart de ces définitions peuvent souffrir du manque de définition temporelle (les espèces et leurs aires de répartition naturelle n’ayant pas été fixes ne serait-ce que lors de la dernière période glaciaire), certains y ont ajouté la prise en compte de périodes récentes ou non. Ainsi, Pascal et al. (2006) considèrent que pour la France (entité géographique considérée), on peut qualifier d’autochtones les espèces présentes au début de l’Holocène (-9200 ans avant J.C) et donc d’allochtones celles absentes à ce moment et arrivées ensuite.

Certaines de ces définitions peuvent aussi se heurter à des cas difficiles : des individus d’une espèce peuvent être introduits par l’Homme dans l’aire de dispersion potentielle de l’espèce, c’est-à-dire qu’ils pourront potentiellement être rejoints par des individus considérés comme autochtones… Quel statut donner alors aux populations établies ? Et comment définir une aire de dispersion potentielle ?

Et une espèce exotique envahissante ?

Selon l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature (UICN) les Espèces Exotiques Envahissantes (EEE ou Invasive Alien Species : IAS) sont des animaux, des plantes ou d’autres organismes introduits par l’Homme accidentellement ou délibérément hors de leur aire de distribution naturelle, où ils s’établissent et se dispersent, engendrant un impact négatif sur les écosystèmes et les espèces locales. Les espèces exotiques envahissantes peuvent avoir un impact négatif sur la santé humaine, l’économie (par exemple le tourisme, l’agriculture) et les écosystèmes indigènes. Ces impacts peuvent perturber les processus écosystémiques, introduire des maladies chez l’Homme, la flore et la faune et réduire la biodiversité.

Il existe donc dans cette définition un aspect très important d’impact négatif. Cette aspect est repris aujourd’hui par la Convention sur la Diversité Biologique issue du Programme des Nations Unies pour l’environnement ou dans le cadre de la stratégie nationale sur les EEE, pour qui une espèce exotique envahissante désigne une espèce exotique dont l’introduction et la propagation menacent économiquement et/ou écologiquement des écosystèmes, des habitats ou d’autres espèces, donc qui pourraient causer des dommages environnementaux et économiques ou nuire à la santé humaine.

Il est donc question d’impacts ou de menaces lorsque l’on parle d’EEE aujourd’hui dans un cadre institutionnel. On parle d’espèces invasives avérées lorsque l’impact négatif est démontré.

grenouille étang

Cependant, la notion d’impact écologique négatif est souvent un critère subjectif lié à l’appréciation que la société se fait des écosystèmes, de leurs usages et peuvent comprendre des jugements de valeurs a priori qui sont discutés dans la communauté scientifique (ex . Thévenot J. & coords. 2013). Qu’est-ce qu’une nuisance pour un écosystème ? Une perturbation est-elle une nuisance ? Peut-on évaluer correctement un impact écologique ? De plus, un impact économique positif peut être associé à un impact négatif sur les écosystèmes…

Il est estimé à environ 12 000 le nombre d’espèces exotiques naturalisées à un moment donné et signalées dans l’environnement du continent européen, dont 10 à 15 % d’entre elles environ sont considérées comme envahissantes. Une part de ces 12 000 signalements concerne des espèces présentes naturellement dans une partie du continent mais considérées comme allochtones dans une autre partie. Certaines populations allochtones listées sont cependant aujourd’hui éteintes. C’est par exemple le cas du Crapaud commun dans les îles canaries.
Fort heureusement, toutes les espèces introduites dans un nouveau territoire ne deviennent pas des espèces exotiques envahissantes. C’est d’ailleurs le cas de la majorité des espèces introduites. En effet, d’après Richardson et al. (2000), une espèce doit franchir plusieurs étapes clés qui sont autant de « barrières » avant de pouvoir devenir éventuellement envahissante :

  • Une barrière géographique. L’espèce doit être introduite en dehors de son aire de distribution naturelle. Le plus souvent, elle a été transportée par l’Homme.
  • Une barrière environnementale. Une fois introduit(s), le ou les individus doivent s’acclimater aux conditions biotiques (prédateurs, pathogènes, ressources trophiques) et abiotiques (climat, ressources, habitats) du nouvel environnement et survivre.
  • Une barrière de reproduction. Pour que l’espèce introduite soit présente sur le long terme, les individus doivent être capables de se reproduire et de former une population viable, c’est-à-dire capables de se reproduire et de se propager localement sans intervention de l’Homme, apport de nouveaux individus ou matériel génétique. L’espèce est dite naturalisée ou établie. Il arrive qu’un processus de sélection naturelle plus ou moins long ait eu lieu.
  • Une barrière de dispersion. Une fois naturalisée, l’espèce ne peut se propager et coloniser de nouveaux espaces que si elle en a les capacités sinon elle reste une espèce exotique non invasive. Souvent (cas des plantes par exemple), elle arrive dans des milieux perturbés, peu naturels. La colonisation de milieux plus naturels et d’écosystèmes plus stables est une autre barrière.
  • Selon la définition des EEE, on ne parlera d’espèce invasive ou exotique envahissante qu’en cas d’impacts économiques, sanitaires et/ou écologiques.

barrieres EEE

 

Attention : Parler d’« espèce » exotique envahissante est un abus de langage, l’utilisation du terme « population » est plus appropriée. Le terme « espèce » inclut toutes les populations de l’espèce, à la fois les populations vivant dans l’aire de distribution naturelle et les populations introduites. C’est donc les populations allochtones qui peuvent être envahissantes, celles dans l’aire naturelle pouvant même éventuellement être en déclin !

Les impacts causés par les espèces exotiques envahissantes

Les espèces exotiques envahissantes engendrent, par définition, un impact négatif sur la santé humaine, l’économie, les écosystèmes et/ou les espèces locales. Ces impacts peuvent perturber les processus écosystémiques, introduire des maladies chez l’Homme ou la flore et la faune et réduire la biodiversité. Ils peuvent être démontrés (espèces invasives avérée) ou suspectés.

Les impacts sur la santé de l’Homme, de la flore et la faune ou sur l’économie sont bien sûr souvent les plus faciles à identifier. Si l’exemple de pathogènes comme celui du virus de la variole est bien connu pour avoir été véhiculé lors de conquêtes et introduit dans de nouveaux territoires où il a tué un nombre considérable de personnes, de nombreux autres cas d’impacts sur la santé humaine d’EEE sont connus (moustique tigre et une trentaine de virus, Ambroisie à feuilles d’armoise et allergies respiratoires, rat noir et leptospirose etc.). De très nombreuses EEE impactent les productions agricoles (Doryphore, Frelon asiatique, mouche du poireau etc..) et motivent l’usage de pesticides qui peuvent également avoir des effets sur la santé et les écosystèmes… En milieu aquatique, les EEE, lorsqu’elles prolifèrent, peuvent menacer les systèmes de refroidissement des centrales électriques, fragiliser les berges, réduire la fréquentation touristique etc.

L’impact sur la biodiversité n’est pas toujours aisé à évaluer mais quelques exemples sont bien connus dans des contextes d’endémisme où l’impact est le plus fort, comme c’est le cas avec le Serpent arboricole Boiga irregularis devenu invasif sur plusieurs îles du Pacifique où il a fait disparaître au moins deux espèces d’oiseaux endémiques, en plus d’avoir un impact sanitaire, puisqu’une hospitalisation est nécessaire lorsqu’un enfant est mordu.

Selon l’UICN, les espèces invasives sont impliquées dans près de la moitié des extinctions d’espèces documentées, et constituent même le seul facteur dans 20 % des cas renseignés. La disparition d’espèces est bien sûr un cas extrême de l’impact d’une EEE sur la biodiversité et heureusement limité, mais la biodiversité locale est très souvent réduite. Par exemple, la fourmi d’Argentine (Linepithema humile) peut détruire les colonies de fourmis indigènes là où elle s’installe, ce qui peut avoir une incidence sur des plantes autochtones, en Californie, le Lézard myrmécophage (Phrynosoma coronatum), déjà en déclin prononcé, disparaît des habitats où les espèces de fourmis autochtones ne sont plus disponibles (Suarez & Case, 2002).

Les écosystèmes d’eau douce sont des systèmes particulièrement sensibles à l’introduction d’espèces exotiques. Les organismes qui y vivent y sont pour la plupart spécialisés et les habitats disponibles sont souvent de surfaces ou volumes réduits, fonctionnant quasiment comme des milieux insulaires.

En 1999, rien que pour les États-Unis, le coût économique des EEE a été estimé par an à 137 milliards de dollars. En Europe continentale, le coût des dommages et de la gestion est évalué en 2008 à plus de 12 milliards d’euros, mais il est probablement plus élevé.